Éditorial :

17 mai 1871. Butte de Belleville. La belle république sociale et universelle bat de l’aile. Derrière une barricade faite de bric et de broc, on observe Paris en flammes, on entend les détonations du massacre.

Debout sur la table d’une cantine en plein air, un fédéré, pinardier de son état, poète à ses heures, anime une joute poétique. Par dérision on l’appelle capitaine « la flotte ». Pour faire plus court Pilote. Il y a quelques poètes et un public d’ouvriers, de couvreurs, de maçons, de marchandes de soupes… Toutes sortes de petits métiers. Tous armés.  Parmi eux, une blanchisseuse. Elle s’appelle Jeanne Marie. Elle a de fortes mains.  Elle a été choisie dans ce jeu improvisé pour élire le poète gagnant.

Le capitaine appelle un premier poète sous les applaudissements. Il commence à déclamer : ça parle de temps des cerises et de  merle moqueur… C’est joli.

« Tu devrais en faire une chanson », lui dit la blanchisseuse. Au milieu de l’attroupement populaire, le poète pinardier aperçoit un grand gamin dégingandé, l’air boudeur. « Tu veux dire un poème ? » Lui demande Pilote. Sans répondre, le jeunot monte sur la table et, tout en fixant des yeux les mains de Jeanne Marie récite les 27 strophes du bateau ivre. A la fin, le capitaine qui somnolait décrète « C’est trop long ! ». Et Jeanne Marie rajoute : « Moi ça me rappelle mon bonhomme de marinier qui était tout le temps bourré. » « Comme on n’est pas des versaillais, on ne va pas te coller au mur ni te crever les yeux avec une ombrelle, mais bon tu reviendras une autre fois. Applaudissez le poète ! », S’exclame le pinardier.

Et pour consoler le perdant, lui dit à l’oreille :  » Le meilleur poète ne gagne jamais ! ».

On ne sait pas qui gagna cette joute poétique. On a oublié. On avait d’autres soucis derrière la barricade. Les versaillais approchaient.  Quelques uns restèrent. D’autres préférèrent rester vivants. Ainsi fit le poète pinardier qui préférait les poètes vivants plutôt que morts dans une bibliothèque.

Le jeune poète repartit chez sa mère à Charleville Mézières, se demandant s’il ne fallait pas mieux arrêter là sa carrière de poète et partir faire du commerce du côté de Harar. Surmontant sa déception, assis sur le bord du chemin, il pensa aux mains de Jeanne Marie et commença à griffonner des vers. Le capitaine la flotte s’exila en Suisse. Il se reconvertit horloger, tout en réfléchissant à des règles plus précises pour son jeu de poésie. Voilà pourquoi 150 ans plus tard, tous les mardis (sauf covid), à Belleville, à 21h30 précises, les poètes ont 3mn10s maximum pour déclamer leurs poèmes. Et c’est pourquoi tous les ans, des poètes du monde entier, en chair ou en zoom, viennent  sur la butte et que Belleville se proclame république universelle de ceux qui aiment dire et écouter des poèmes.

 

Vive la commune ! Vive Belleville ! Vive la poésie ! Vive le slam !

 

Et comme disait toujours ma grand mère : « Allez vous laver les mains ! »
P.L.H